L’hypnose est d’abord une pratique thérapeutique qui a fait ses preuves lorsqu’il s’agit de faire disparaître certaines addictions (tabac, alcool…) ou certaines phobies (vertige, insectes….) mais dont l’approche reste mystérieuse ou inquiétante pour certains car à la croisée de la science, du spectacle et de l’occultisme.
En nous éloignant de l’aspect thérapeutique, ce qu’il est intéressant de constater c’est le lien évident qui existe entre la pratique d’un art et l’état psychologue modifié de celle ou de celui qui crée. Rarement évoqué, ou peu entendu, l’artiste qui produit une œuvre est souvent dans un état hypnotique plus ou moins avancé. Ce n’est pas seulement la concentration qui provoque cet état de conscience modifié mais la conséquence d’une capacité à se nourrir de « soi-même ».
Les différents types d’EMC (état modifié de le conscience) sont le rêve, la transe, la relaxation, les expériences mystiques, la méditation… Plus spécifiquement, la « transe hypnotique » correspond à une modification de la vigilance et de l’attention. Ce qui permet de vivre au quotidien, d’entretenir des relations sociales, de travailler, est mis en sommeil. Un hypnotiseur pourra ainsi faire accéder n’importe quelle personne, à la condition qu’elle soit d’accord, c’est-à-dire qu’elle se laisse aller à se laisser guider, à un stade de conscience endormie ; un artiste, lui, n’a besoin de personne pour, à travers la pratique de son art, accéder à un état hypnotique.
Ne plus être distrait permet de faire un tri inconscient dans la liste des messages en attente de perception avec l’aide du praticien qui sert de guide et non de mentor. L’importance d’une discussion préalable prend tout son sens car mieux sera guidée la personne qui aura su se livrer.
La voix entendu, celle du guide, n’influence pas mais accompagne la perception vers les informations qui sont délivrées à bon escient. S’opère alors la rencontre entre ce qui ne s’exprimait pas et ce qui avait besoin d’être perçu.
Les exemples d’artistes célèbres qui furent intrigués puis intéressés par l’hypnose abondent.
Gustave Courbet fut l’un des premiers peintres célèbres à chercher à profiter d’un état de transe pour créer.
Auguste Rodin aurait sculpté le Torse d’Adèle (1882) en s’inspirant des convulsions des patientes de Charcot.
Théophile Bra (1797–1863), peintre académique reconnu à l’époque pour ses sujets religieux, produit-il en secret, lors de crises somnambuliques, des dessins d’une modernité surprenante, truffés d’idéogrammes étranges, de spirales, de flèches et de figures mystérieuses ! Se posant ainsi en précurseur des surréalistes qui, dans les années 1920–1930, puiseront dans le vocabulaire de l’hypnotisme pour faire parler, sans réfléchir, leur inconscient lors de séances de dessin ou d’écriture automatique.
Au XXe siècle, l’art doit envoûter. Les tableaux sont, de plus en plus souvent, exposés seuls sur fond blanc pour mieux happer le spectateur, tandis que le cinéma s’impose comme un dispositif hypnotique de premier choix. Certains films prennent d’ailleurs l’hypnose comme sujet et beaucoup jouent sur la capacité du 7e art à bouleverser la perception en créant un vertige ou en aspirant l’œil : les décors hallucinatoires du Cabinet du docteur Caligari (1920) de l’expressionniste allemand Robert Wiene rendent le spectateur prisonnier d’un esprit fou ; Docteur Mabuse (Fritz Lang, 1924) suit un terrifiant hypnotiseur qui tente de contrôler la société ; le visionnaire Métropolis (Fritz Lang, 1927) annonce, avec ses dispositifs destinés à manipuler les foules, les dérives totalitaires à venir…
Dans les années 1960, l’hypnose captive les représentants de l’art cinétique et de l’Op Art, qui recherchent l’étourdissement et la surexcitation du nerf optique. L’œil et le cerveau se retrouvent happés par les cercles concentriques de Marina Apollonio et la machine à mouvements circulaires de Joël Stein… jusqu’à l’excellente spirale du facétieux Alain Séchas (2005), tournant au rythme d’une litanie auto-persuasive en hommage à la méthode Coué.
Mais ce panorama ne serait pas complet sans la vision contemporaine de Tony Oursler, déployée pour l’occasion dans la chapelle du musée. Du sol au plafond, l’artiste américain envahit l’espace de projections, d’automates, de sculptures et de vidéos formant une installation immersive et spectaculaire. Avec humour et inventivité, il s’est surtout « penché sur une nouvelle forme d’hypnose : celle exercée sur nous par la télévision, Internet, nos smartphones et toutes ces nouvelles technologies qui peuvent servir à des fins créatives, mais sont aussi utilisées de façon destructrice, pour distraire et manipuler les esprits. Soit on les contrôle, soit on est contrôlé par elles ».
